LA BRÈCHE

CRÉATION 2019 

17I18I19I21I22I23 JUILLET - FESTIVAL D'AVIGNON

Texte : Naomi Wallace 

Traduit de l'anglais par Dominique Hollier 

Mise en scène et scénographie : Tommy Milliot

Avec : Lena Garrel, Matthias Hejnar, Pierre Hurel, Dylan Maréchal, Aude Rouanet, Edouard Sibé, Alexandre Schorderet

Dramaturgie : Sarah Cillaire

Conception et construction décor : Jeff Garraud

Lumière : Sarah Marcotte 

Son : Adrien Kanter 

Assistant mise en scène : Matthieu Heydon 

Photos : Alain Fonteray 

Entretien avec Tommy Milliot sur La Brèche de Naomi Wallace

 

En créant votre compagnie, Man Haast, vous avez ouvert un vaste champ de recherche sur les écritures contemporaines?

 

La compagnie a été créée en 2014, avec comme projet de mettre en avant les dramaturgies contemporaines, les auteurs vivants. Ma première rencontre avec l’écriture contemporaine s’est faite par le biais du festival Actoral, avec la pièce Lotissement de Frédéric Vossier, qui a gagné le prix du festival Impatience 2016 et qui a aussi été présentée au Festival d’Avignon la même année. J’ai eu ensuite envie de découvrir des textes étrangers. Grâce au travail de la Maison Antoine Vitez notamment, j’ai pu découvrir l’auteur norvégien Fredrik Brattberg en 2017. J’ai fait l’expérience de la dramaturgie scandinave qui a la particularité d’être plus « trouée », moins psychologique. Cette rencontre m’a ouvert aux écritures étrangères, c’était à la fois la découverte d’une culture et d’un auteur. De là, nous avons fondé un mini comité de lecture avec la dramaturge Sarah Cillaire, au sein duquel nous partageons nos trouvailles. C’est ainsi que j’ai croisé le travail de l’auteure Naomi Wallace, une américaine du Kentucky. L’histoire de The McAlpine Spillway m’a tout de suite donné envie de la raconter par la scène. Le titre qui est extrêmement référencé, faisant allusion à un endroit des US, la traduction en fournit donc une interprétation, La Brèche. Un spillway est un barrage : un lieu de trop plein, où des eaux sont déversées. Ma première envie était de raconter une fiction ; celle de cette écriture anglo-saxonne très réaliste, narrative et fournie, différente de tout ce sur quoi j’avais travaillé jusqu’à présent. 

 

Qu’est-ce qui a plus particulièrement capté votre attention ?

 

Cette fiction m’a bouleversé, de par sa structure dramatique notamment, qui se joue dans deux époques juxtaposées - 1977 et 1991 - deux passés qui se répondent. Le présent se situe alors seulement au niveau de la représentation. L’histoire est complexe, elle raconte une tragédie vécue par quatre adolescents en 1977 qui questionnent le désir sexuel face au consentement. Tout commence alors par un jeu simple, qui engage un défi. L’histoire se passe dans le basement (il s’agit d’une cave à l’américaine) d’une petite maison de banlieue d’un « possible Kentucky ». Deux adolescents, un garçon de 14 ans et une fille de 17 ans y vivent seuls avec leur mère, le père ouvrier étant décédé. Ils appartiennent à un milieu social modeste. Leur monde se confronte à celui de la classe sociale américaine plus aisée, par le biais d’un autre adolescent, fil de patron d’un laboratoire pharmaceutique… La pièce est ancrée dans une réalité sociale forte, avec un point de vue critique vis-à-vis des milieux concernés. Les garçons font un pacte afin de défendre le plus jeune qui se fait malmener à l’école. Chacun s’engage à sacrifier ce qu’il possède de plus précieux pour prouver son dévouement aux autres. Sans en révéler trop sur le mystère qui se trame, nous pouvons dire que, Jude, s’oppose aux garçons mais qu’elle en acceptera certaines clauses du pacte, qui auront des répercussions déterminantes sur leur futur. Nous les retrouvons en effet quatorze ans plus tard, de nouveau réunis pour l’enterrement du plus jeune, qui s’est suicidé. Les raisons de cette tragédie ne sont révélées que par bribes, au fil de la pièce, dans un aller-retour permanent entre les adolescents insoucieux qu’ils étaient en 1977 et les adultes qu’ils sont devenus en 1991. Le mystère des quatorze ans écoulés se déplie peu à peu… Il s’agit alors pour le spectateur de remonter les rouages de la tragédie et d’interpréter l’impact que cela a pu avoir sur leurs vies d’adultes. 

 

Cette pièce offre-t-elle une certaine vision de l’Amérique?

 

Cette histoire donne à lire en sous-texte une dénonciation de l’accès aux drogues pharmaceutiques aux Etats-Unis et pose la question du consentement. Deux durées se chevauchent et se répondent : plusieurs mois de la vie des adolescents en 1977 contre une soirée en 1991. Le sujet même de la pièce a une portée politique, elle raisonne étrangement dans ce contexte post-Weinstein. Or, elle a été écrite avant le scandale, et porte en elle, certes, une résonance critique sur le monde contemporain et ses vices (le rapport de scissions fortes entre les classes notamment) mais ne se fait pas pour autant l’étendard d’une cause. Si les références contextuelles sont présentes, telle que la mention des supermarchés 7-Eleven, ou par la musique avec Rock, me baby de B.B. King, l’auteure place les faits dans une fiction très présente, particulièrement dramatisée par des ressors théâtraux… The McAlpine Spillway reste une pièce sur une « possible Amérique ».

 

Comment la double narration se joue t-elle sur le plateau ?

 

Il n’y a que quatre personnages mais en réalité ils sont joués par sept acteurs puisque l’histoire retrouve trois d’entre eux quatorze ans plus tard. J’ai choisi une double distribution tel que l’auteure le souhaitait, tout d’abord parce qu’en quatorze ans un corps et un visage changent énormément, et qu’il me semblait judicieux de jouer avec ce rapport au réalisme cru, brut, qui hante déjà la fiction et l’écriture. L’histoire se trouve ensuite théâtralisée par le travail sur l’espace et la lumière. Je souhaite raconter l’histoire à partir des corps des acteurs et du texte. Tout se joue en direction de et vers le public, dans espace réaliste mais minimaliste. Sans vouloir le vider de son contenu mais sans naturalisme parasitant, afin de permettre aux spectateurs de se projeter dans la fiction. L’espace reste le même pour les deux époques. Et si les personnages sortent du sous-sol, ce n’est que pour se rendre sur le perron de la maison, cette échappée est alors traitée par la lumière et le son. Comme dans tout mon travail scénographique, le texte est créateur d’images. Contrairement à ma mise en scène précédente, Lotissement où la présence de la vidéo répondait à un besoin dramaturgique inhérent à la pièce, ici, il n’est pas nécessaire d’ajouter quoi que ce soit. Un travail sur l’espace et la lumière, un plateau épuré, empli des présences des acteurs et des relations qui se construisent. La lumière seule, ou presque, écrit l’espace et les proportions : la façon dont on regarde, d’où l’on regarde. Sans aller jusque là, je dirais qu’il faudrait qu’il soit possible de croire à la fiction sans artifices aucun, dans un désir d’accessibilité direct à l’histoire. Ce qui m’intéresse n’est pas d’ajouter mais de soustraire, ainsi rien de spectaculaire. Nous approfondissons le noir aussi, parce que le personnage féminin, Jude, passe par ce noir dans l’histoire. Les murs sont déterminés par ce noir, par le vide, le rien. Le son vient définir lui aussi l’espace en s’approchant au plus près des spectateurs, envisagés comme une somme d’individualités multiples et non comme un ensemble indivisible. Je souhaite faire vivre ce noir au spectateur, de manière sensorielle, lui faire faire l’expérience de ce vide. Afin de traverser l’écriture au plus précis de l’intime, je commence toujours le travail par plusieurs semaines de répétition à la table pour que les acteurs s’approprient les personnages et la langue qui, malgré son réalisme, est particulièrement écrite, littéraire et dramatique. Il ne s’agit dans cette histoire que de gens qui se regardent, et c’est là que je parle de réalisme cru, sans voyeurisme aucun. Ils se regardent l’un l’autre, eux-mêmes, se revoient dans leur jeunesse insouciante… Le passage d’une époque à l’autre se joue le plus subtilement possible par la lumière, l’adulte croisant furtivement son adolescent sur le plateau, à l’image de l’acte d’introspection. C’est une véritable tragédie contemporaine.

 

Propos recueillis par Moïra Dalant

 

Production : Man Haast. 

Coproduction : Festival d'Avignon, Pôle Arts de la scène - Friche la Belle de Mai, Théâtre Joliette - Scène conventionnée pour les expressions et écritures contemporaines (Marseille), Théâtre du Bois de l’Aune (Aix-en-Provence), Le CENTQUATRE-PARIS

 

Avec le soutien du Théâtre des 13 vents - CDN Montpellier,  ARTCENA, DRAC Provence-Aples-Côte d’Azur, Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, Conseil départementale des Bouches du Rhône, Ville de Marseille, SPEDIDAM

 

Avec l’aide de Nanterre Amandiers - Centre dramatique national, Théâtre Ouvert - Centre national des dramaturgies contemporaines (Paris), Montévidéo - Centre d’art (Marseille)

 

Avec la participation artistique de l’ENSATT et du FIJAD

 

Le texte est lauréat de l’aide à la création de textes dramatiques – ARTCENA. Texte traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez - Centre international de la traduction théâtrale.

LA BRÈCHE